Intérêt du projet

 

Intérêt du projet par rapport à l’état actuel des connaissances ou les besoins de l’économie, les applications éventuelles :

Ce projet s’inscrit donc dans une perspective pluri- et interdisciplinaire et vise à croiser différents champs scientifiques prenant appui principalement sur les sciences humaines et sociales (sciences de l’information et de la communication, sciences de l’éducation, sociologie, …), les sciences de l’ingénieur (plus particulièrement autour des problématique de conception/innovation d’artefacts) et les sciences de la gestion. L’originalité de notre projet est de ne pas se centrer sur la seule gestion de connaissances trop générique et pour laquelle de nombreuses équipes et projets de recherche sont établis, mais bien de se focaliser sur le transfert de savoirs et de compétences dans une logique d’accompagnement et de formation mutuelle des salariés et des professionnels. Nous prendrons notamment appui sur les théories de l’apprentissage, les approches centrées « ingénierie de la formation » afin de mettre à disposition des ressources formatives pouvant enrichir les systèmes d’information (documentaires et décisionnels) d’entreprises.

 

« Les pratiques informationnelles des professionnels comme première étape de la construction de connaissances » :

1-    Des usages aux pratiques informationnelles :

          On ne peut qu’insister sur les multiples débats et positionnements épistémologiques tentant ces vingt dernières années de définir et de positionner les diverses recherches en sciences de l’information et de la communication dans une approche centrée usages ou une approche centrée pratiques, en matière d’information. De notre point de vue, le positionnement épistémologique reste fondamental avant même de tenter de caractériser des comportements, des attitudes type issus de terrains observés et d’enquêtes menées. Mahoudeau (2006) rappelle que l’usage « peut être défini comme ce que font réellement les utilisateurs des outils de médiation qu’ils manipulent » : notamment les offres d’information disponibles via les réseaux numériques. L’usage est fondamentalement une activité sociale, un art de faire, plus globalement une manière de faire. L’usage n’a pas valeur de « loi », car il peut être légèrement différent d’un individu à l’autre, même s’il remplit une fonction sociale fédérative voire par certains côtés unificatrice y compris dans les périmètres professionnels voire concurrentiels.

La notion d’usage a un sens bien plus large que celle d’ «utilisation ». Son méta-niveau induit un degré d’analyse générique où des lieux, des objets en circulation, des flux d’information, des productions peu visibles finissent par être identifiés et extraits de leur réalité sociale. Son niveau générique d’étude englobe également l’analyse des discours, les systèmes de valeurs en jeu au niveau sociétal. Ce niveau macro-analytique, relevé par Jacques Perriault, en 1989,  lie la question de l’usage à celui de culture (d’entreprise)  dans le sens où les conduites des individus qu’elles soient « individuelles ou collectives, figées ou adaptatives, socialement situées, inscrites dans une temporalité, sous tendues par des représentations, des savoirs, une logique et un raisonnement, marquées par une appréciation de soi et des autres, et révélatrices d’une culture qu’elles enrichissent éventuellement en retour ».  Toutefois, l’usage, bien que socialement partagé, n’implique pas forcément qu’il y ait habitude, au sens de répétition « mécanique » d’une même action qui conduise à développer un  comportement systématique aux apparences « naturelles » ou « spontanées ». En ce sens, Lucien Sfez souligne que l’usage est beaucoup plus superficiel en soi que ne l’est la pratique. L’usager, au sens de l’individu porteur d’un usage, notamment en matière de système d’information, ou de produit d’information, concerne toute personne qui emploie un  ensemble de pratiques informationnelles afin d’obtenir la satisfaction d’un besoin d’information, que l’objet d’étude subsiste (utilisation), se modifie (usure) ou disparaisse (consommation) (Le Coadic, date). De plus en plus, les usagers des services de fourniture d’information manifestent des besoins, des exigences, dénoncent des problèmes et proposent des solutions, qui sont collégialement partagés par les uns et les autres. Philippe Breton et Serge Proulx (2006), inscrivent l’usage dans une perspective sociologique servant à décrire le cadre social large qui englobe les interactions entre les humains, les machines et les systèmes complexes.

L’usager se distingue d’ailleurs du simple utilisateur, car ce dernier est généralement souvent en accord avec le mode d’emploi du dispositif, alors que celui de l’usager est souvent en décalage, l’usage n’étant pas systématiquement en conformité avec le dispositif ou la structure sollicités. On peut considérer que l’utilisateur est un usager en devenir. Partant de ce constat, de diverses pratiques utilisatrices observées sur le terrain d’étude, nous avons essayé au cours de nos divers travaux de recherche de généraliser l’analyse tout en dégageant des logiques collectives, en considérant alors les usages de l’information et de la documentation, notamment chez les enseignants exerçant en collège. Dans cette lignée, Serge Proulx (2001) indique que l’usage n’est pas  un processus mental résidant exclusivement à l’intérieur du cerveau et du corps de l’usager, mais bien au contraire se développe au sein d’un contexte social et culturel plus large : d’où l’intérêt pour nous de travailler sur le contexte professionnel en situation ; cette remarque est essentielle car elle rappelle le caractère social de l’usage informationnel qui ne peut dès lors être ramené à des pratiques individuelles. Ce qui veut dire que l’on ne peut considérer appréhender l’usage en empilant seulement des données résultant d’individu épars, tout comme il est nécessaire de concevoir l’usage comme une utilisation en contexte, c’est-à-dire qu’on se sert de l’objet (un document, un dispositif, …) pour faire quelque chose dans une certaine situation donnée.     

Dans la lignée des travaux de Taylor, trois types d’environnements d’utilisation de l’information doivent être alors considérés à savoir l’environnement géographique, l’environnement organisationnel (la structure observée comme une entreprise du secteur de l’éco-construction (GCCPA)), une administration,…) et l’environnement social/intellectuel/culturel, représenté par des groupes de personnes partageant des valeurs et des intérêts communs. L’apport de Taylor, est notamment  de nous inviter à comprendre les niveaux de complexité des pratiques informationnelles, en cherchant à décrire précisément l’environnement observé, la position que l’acteur occupe au sein de ce champ, l’ensemble des compétences qu’il mobilise et les mécanismes d’interprétation de l’information. Ce terme de pratique considère alors autant les comportements des individus, que leurs systèmes de représentations, leurs attitudes individuelles et collectives associées à ces situations choisies (Ihadjadène et Chaudiron, 2008). L’approche par les pratiques, positionne également moins l’individu comme pré-déterminé dans un collectif humain, en lui accordant un rôle actif dans la production, le classement, l’organisation et l’évaluation de l’information. Cécile Gardiès, Isabelle Fabre et Viviane Couzinet, en 2010, soulignent que le concept de « pratique informationnelle » semble de plus en plus employé dans le domaine scientifique de l’information-communication, que ce soit pour désigner ce que les acteurs font avec l’information – qu’elle soit professionnelle, scientifique, culturelle – ou pour signifier la manière dont ils utilisent les dispositifs techniques intermédiaires.

La « pratique » est définie comme une manière concrète d’exercer une activité (Rey, 2005), dans notre cas la pratique d’information/informationnelle (PI) recherchant également des résultats probants qui peuvent être associés à l’expérience, à l’action et à une posture analytique du sujet vis-à-vis de sa propre activité. Ce qui veut dire alors que l’acteur n’est pas considéré comme soumis et aveuglé par son champ d’actions, mais bien responsable et capable de situer et d’interroger celle-ci, et d’avoir une forme d’expertise sur son propre registre d’activités, d’autant plus que dans la plupart des situations interrogées, l’acteur par son analyse, vise à améliorer son action et à être plus efficace. Bernard Latour (1996) voit dans les pratiques une totalité qui couvre toutes les activités humaines, aussi variées et multiples que les lieux, les procédures, les textes, les documents, les dispositifs, qui constituent des marqueurs de pratiques pour le chercheur.

2-    Les pratiques informationnelles considérées par l’analyse des actions :

Les travaux en sociologie, notamment du celle du travail,s’inscrivent dans deux approches voire deux conceptions de l’action. D’une part, l’approche déterministe, qui considèrera par l’action, un ensemble de conduites individuelles qui ont comme particularité d’être des attitudes précédées de détermination sociale forte, laissant à penser que les actions observées sont des éléments illustratifs de logiques sociales dominantes. La part d’initiative et d’ajustement des individus est finalement assez peu considérée. D’autre part,  l’appréhension de l’action comme un processus, dynamique et complexe, porteur de logiques et de culture d’acteurs dont le terme n’est pas connu a priori. Durant les années 40, l’approche de C. Wright Mills, par le courant de « l’action située », va donner toute sa place au repérage et aux analyses des actions des individus, puisque l’acteur ne va plus être seulement un agent de reproduction sociale, porteur de déterminismes sociaux forts, simple exécutant de stratégies et actions construites à l’avance, mais comme une progression graduelle, et interactionnelle, laissant un degré de liberté, d’interprétation et de représentation fort aux acteurs, responsables en partie de leur action. A notre sens, l’approche par « l’action située » bien qu’essentielle, ne peut toutefois extraire les actions identifiées de leur forte interaction aux offres et aux possibles qu’offre l’environnement de l’acteur. Cette dimension est essentielle dans le champ de l’information-documentation, puisqu’une démarche de recherche compréhensive ne peut faire l’impasse sur une analyse rigoureuse et précise des offres et des existants documentaires tant au niveau de l’individu considéré qu’au niveau des offres sociales, professionnelles, culturelles. Comme le rappelle Anne Cordier (2011), « l’environnement joue un rôle décisif dans l’effectuation de l’action, laquelle s’organise véritablement par le moyen de cet environnement constitué de ressources et de contraintes » ; d’où notre volonté et la nécessité de pointer puis de référencer l’ensemble des gisements et des ressources info-documentaires à disposition des acteurs observés, tout en cherchant à caractériser leurs propres « systèmes de contraintes » (Liquète, 2011). Ainsi, le binôme « connaissance-action », s’en trouve revisité, puisque le désir de connaissances reste tributaire de l’environnement dans lequel évoluent l’acteur et des actions pouvant être engagées, et en retour, un ensemble d’actions identifié n’est pas toujours en lien direct avec des visées de connaissances pourtant énoncées par les acteurs eux-mêmes.

A travers le projet GCCPA, nous considérons prioritairement que l’action peut « se dire » par les acteurs eux-mêmes, d’où notre démarche d’interrogation systématique des acteurs, tout en tentant également de confronter le dire (le déclaratif) au faire (l’action en situation). La matrice de Paul Ricoeur (1997) pour caractériser le « langage de l’action », déclinée en trois niveaux nous aide à comprendre les logiques explicatives  des acteurs interrogés à savoir : un système dit « conceptuel » visant à identifier le motif, les intentions, les souhaits et les désirs de l’individu. Une organisation réticulaire permettant de configurer l’action en fonction d’un questionnement spécifique au sujet ; enfin, des attributions, des explications et des descriptions permettant de s’approprier l’action et de la rendre compréhensive pour celui qui l’étudie et tente de la comprendre.

L’autre niveau de complexité rencontré pour identifier les pratiques info-documentaires en action, était de considérer que celles-ci évoluent, se redéfinissent, s’ajustent et donc se modifient tout au long du parcours d’activité.  Louis Quéré, par exemple, insiste sur le fait qu’ « une action n’est pas réellement déterminée tant qu’elle n’a pas été accomplie » (Quéré, 1998 : 153). Il rappelle que l’accomplissement d’une action s’étend sur trois caractéristiques qu’il propose en déclinant :

-La praxis, qui a sa propre fin en elle-même, fondée sur la « phronesis » c’est-à-dire « la capacité à juger ce qui convient à la bonne conduite ou au bien-être de l’agent à un moment donné » (Quéré, 1998 : 157).

- l’accomplissement de l’action repose sur une capacité de l’agent à saisir les opportunités du moment, à s’appuyer sur « l’indexicalité » des événements et des situations. Ce niveau peut notamment contribuer à un fort réajustement des actions initialement visées.

- enfin, l’auto-organisation de l’action caractérisée par un type de contrôle réflexif des mouvements, l’action est accomplie sans avoir donné lieu à une formulation mentale ou discursive. La captation de ce niveau par le chercheur, ne pourra se faire par l’entretien mais éventuellement par le repérage de nouvelles « manières de faire » dans une constante volonté de l’individu de réajuster son action. Cette dimension « auto-organisatrice » est fortement influencée par la régulation et l’apport des actions d’autrui, puisque la plupart des actions observées s’inscrivent dans le cadre d’actions sociales (Weber) donc partagées dans les grandes lignes par les pairs et les acteurs du même secteur considéré.

3-    Les pratiques informationnelles et la question du « sens » :

  Les actions repérées sur le terrain, à l’occasion des protocoles,  doivent être mises en lien avec la recherche du sens que se fixe l’individu acteur de sa démarche. Les travaux inscrits autour de l’approche par le courant du «sense making individuel », notamment porté par Dervin adopte une position épistémologique constructiviste qui met l’accent sur la manière progressive dont les connaissances sont progressivement construites par l’individu. Comme le souligne les travaux de Talja (Talja et al., 2005) ou ceux encore plus récent de Davenport (2010), cette approche se rapproche des intentions des sciences humaines d’adopter une posture constructiviste, irradiant également les sciences de l’information, de la communication et dès lors, de la documentation. La conception même du « sense making » intègre le postulat que lors d’une situation initiale de recherche personnelle, de questionnement, de pointage d’informations, etc… l’individu observé doit être inclut le plus finement possible à l’environnement et aux contextes auxquels il appartient et/ou participe. Dominique Maurel (2010) rappelle à ce propos que cette approche permet « […] ainsi d’établir des patterns représentatifs de la manière dont les individus construisent le sens à des moments précis dans le temps et l’espace et, ainsi, d’améliorer les produits et services offerts aux utilisateurs des bibliothèques et autres services d’information [reprenant les citations de Dervin de 1983 puis 1992] ». La plasticité du modèle « sense making » permet ainsi d’envisager des formes de participation au management et à l’amélioration des systèmes d’informations documentaires et des services qui leur sont joints, sans pour autant basculer vers la prescription ou des formes de certitude.

4-    Construction de connaissance et place de la rationalité chez les acteurs :

Les travaux, dans la lignée de l’approche orientée usager, soulignent qu’un grand nombre d’usages, d’activités en matière de recherche d’information est lié à un principe d’utilité et de ce fait, mobilise un ensemble de stratégies et de démarches reposant sur un mode de rationalité. Cette idée de rationalité et de « calcul des coûts » est relativement ancienne puisque dès 1947, par exemple, Herbert Simon, dans « Administrative Behavior » cherchait à appréhender à travers des typologies de rationalités les démarches engagées par les individus, notamment dans leur contexte professionnel, pour se fournir au « moindre coût » l’information dont ils avaient personnellement besoin.  Simon en distingue deux types : la rationalité substantive et la rationalité procédurale. La rationalité substantive conditionnerait que l'individu ait à sa disposition une information parfaite afin de prendre les décisions les plus rationnelles possible. Sauf que, bien souvent, l'information est opaque, imparfaite, en décalage avec ce qu’en attend le sujet, et par conséquent les décisions prisent par les individus ne sont pas forcément  les meilleures. Les individus se contentent alors d'une « satisfaction minimale », baptisée rationalité procédurale. Même si l’individu n’est pas toujours en mesure d’expliciter sa démarche, il est souvent porteur d’une intention rationnelle, visant à retrouver les informations supposées lui être nécessaires à un moindre coût qu’il soit financier, temporel, énergétique, etc.

Pour se faire, l’acteur emploie un ensemble rationnel de stratégies, plus ou moins anticipé et réfléchi, lui permettant de se soustraire aux règles, aux « modes d’emploi », aux habitudes, afin de contourner les systèmes pour parvenir à la fourniture d’informations, renvoyant à des démarches très personnelles (Perriault, 1989). Comme le démontre Jacques Perriault, les usages répondent à des logiques, parfois très personnelles, reposant sur des rationalités (en tout cas vécues comme telles par les impétrants), accumulant des essais, des erreurs, des prises de conscience progressives. Nous soulignerons que pour mettre en œuvre de manière rationnelle de telles actions, l’acteur doit être en mesure de repérer, de décrypter et de se familiariser avec les systèmes, notamment d’information, pour mieux les approprier voire les contourner : par exemple, nous pensons aux stratégies d’emprunts décalés en bibliothèque, ou de réappropriations d’outils comme les langages documentaires pour indexer des ressources/productions personnelles. Pour terminer ce point, il nous semble essentiel de bien distinguer sous la dimension « rationalité », la distinction que suggère Michel de Certeau (1990) pour analyser les pratiques. La rationalité de l’acteur, nous dit-il, porte à la fois sur sa dimension stratégique, notamment pour faire le choix des lieux, et sa dimension tactique, pour faire le choix des personnes.

5-    Question de méthode : pourquoi les entretiens d’explicitation et de description de ses pratiques informationnelles pour atteindre des formes de connaissances ?

          Se pose assez rapidement nous semble-t-il, la question d’appréhender les pratiques d’information dans toutes leurs complexités, en prenant appui sur l’interactionnisme. Autant le courant de la psychosociologie à la tête duquel on trouve George H. Mead ne nous paraît pas convaincant pour appréhender les logiques des pratiques, autant les travaux sociologiques de l’école de Chicago nous semblent enrichir notre approche méthodologique. Notamment, car ce courant tenta de briser la causalité linéaire et l’approche positiviste des faits sociaux. La démarche interactionniste s’accompagne alors d’une méthodologie qualitative qui privilégie l’observation de terrain et la place des dire des acteurs (Koening, 2006). Effectivement par la captation des propos, nous arrivons progressivement à comprendre les logiques et les contraintes des acteurs. De la même manière, il nous a semblé plus aisé d’identifier les relations entre les acteurs interrogés et les liens de ces acteurs aux environnements techniques et documentaires.

          Plus qu’une technique particulière, la démarche qualitative vise des postures épistémologiques centrées sur l’expérience, le point de vue et l’expertise des acteurs sociaux interrogés. Bien que parfois encore mal considérée dans certains champs scientifiques, car paraissant plus aléatoire, cette démarche compréhensive permet de nous rapprocher des intentions des individus et d’identifier l’ensemble des difficultés à s’informer dans les sphères professionnelles, personnelles,… En effet, toute recherche qualitative cherche à atteindre un degré de compréhension et à caractériser les logiques en action. Cependant, le phénomène étudié n’existe pas en soi pour l’enquêté. Il existe seulement en tant qu’il est inscrit et identifié au sein d’un contexte de recherche qui sera délimité, caractérisé, expliqué par le chercheur à l’interviewé. Ces méthodes qualitatives par entretien, oblige le chercheur à expliquer sa démarche et son intention.                               

6-    Chercher également à analyser la matière produite par les acteurs : capter leur système personnel d’information (SPI) :

Deux scientifiques nous ont été déterminants dans leur approche, pour nous convaincre de poursuivre sur cette voie. D’une part, Michel de Certeau (2004) qui rappelle la « créativité cachée » des acteurs et montre comment chacun s’invente une manière propre et personnelle de cheminer à travers la forêt des produits imposés : de ce constat, nous nous sommes autorisés à supposer que dans les environnements numériques de travail, des formes d’écritures et de documents  devaient être stockés par les acteurs et pourraient être des formes matérialisés de la « réflexion en action », « de la pratique partagée » entre les pairs. D’autre part, la réflexion d’Anadon (2006) qui souligne, dans la lignée de l’école de Chicago, que l’analyse des documents personnels constitue des recueils de données sur les communautés sociales en situation, au même titre que peuvent l’être l’observation participante ou des entretiens menés auprès d’acteurs.

 

Le SPI est à l’articulation de ces diverses composantes informationnelles :

Structure documentaire

Réseau documentaire, espaces numériques

Valise documentaire

Réseau personnel, communication numérique

Potentielle /virtuelle

Matérielle / réelle

Information personnelle

Information collective

Utilisation de la documentation

Nature de la documentation

 7-    Quelques composantes constitutives des pratiques informationnelles professionnelles

a-    Les affiliations professionnelles à l’échelle des organisations :

                  Le principe d’affiliation revient à associer quelqu’un dans une situation donnée, tout en le faisant « adhérer » progressivement. L’affiliation professionnelle permet d’accompagner et d’aider un jeune professionnel et/ou un professionnel intégrant une structure, tout en le socialisant au groupe, par l’intermédiaire du cadre de travail et des documents mis à sa disposition dans notre cas. Cette fonction socialisante de la documentation a été relevée par plusieurs chercheurs, notamment Dendani et Reysset (2001) dans le secteur de l’enseignement supérieur ou Mickael Huberman dans les années 80. Le périmètre des affiliations s’effectue au sein du champ d’activités partagées. Nous noterons qu’il y a très souvent un dépassement d’intention puisqu’au-delà de la pratique informationnelle, sont suggérés à la personne les modes d’organisation et les règles de fonctionnement de l’équipe ou du champ professionnel auquel appartient l’individu.

b- Les pratiques informationnelles guidées par des « leaders » de l’information :

                  Nous tenterons de repérer des personnes adossant le rôle de leader au sein des micro-entreprises. « Leader » dans le sens où leurs conseils, voire prescriptions, valaient comme règle et semblaient engager un plan de lecture et de travail à l’échelle collective, sans remise en question des pairs. Les leaders repérés assuraient tout un ensemble de responsabilités au sein et en dehors de l’organisation considérée.  

c- La fonction de relai informationnel au sein des équipes :

                  Rappelons en quelques mots quelques effets relai : premièrement, le principe de « l’emprunt décalé », que l’on retrouve d’ailleurs dans certaines études de Claude Poissenot ou Christophe Evans dans le réseau de lecture publique notamment. Face à la difficulté engendrée pour récupérer et se fournir en ressources matérielles, des démarches rationnelles ont vu le jour, montrant s’il fallait, des formes d’échange, de concertation et d’organisation collective au sein des entreprises y compris entre celles en concurrence. La récupération de certaines informations stratégiques prévaut sur le caractère concurrentiel. Deuxièmement, la fonction de « tête de pont », pour certains professionnels. Cette fonction consiste à prendre puis organiser la prise de note, récupérer les documents diffusés lors des formations, à structurer l’ensemble pour ensuite en faire bénéficier d’autres salariés ou professionnels du secteur d’activité considérée.

Troisièmement, le rôle « d’interface » au sein des équipes. Le contexte de formation continue entre les spécialistes d’un domaine est une situation clef que l’on retrouve fréquemment mentionnée lors d’enquête sur le partage des pratiques et des prises d’information stratégiques ; cela semble être particulièrement le cas pour les architectes en éco-construction que nous interrogeons. L’intention pour ceux qui participent ponctuellement à ce type de rencontres est, d’une part, de récupérer le maximum de ressources, de liens, et d’information sur le domaine, d’autre part de les organiser pour les rendre accessibles et compréhensibles de tous, puis de les diffuser et les stocker dans les environnements numériques de travail, pour en garder trace et constituer ainsi une base de documents de référence. En analysant de plus près ces ressources, on notera qu’elles remplissent principalement deux fonctions : d’une part, la constitution d’une base de documents délimitant la thématique (par exemple, les réformes de l’orientation professionnelle en collège, ou la construction en paille, pour les architectes) ; d’autre part, le recueil de méthodes pour mettre en œuvre les thématiques, centrées sur la constitution de budgets, l’évaluation, le montage de projets, etc. On soulignera que chaque fois que nous avons pu identifier ce type de pratique, une dynamique humaine a vu le jour, où chaque membre se sent responsable de l’administration du système documentaire élaboré, et est appelé ensuite, comme l’indique Cécile Gardiès (Gardiès et al., 2010) à veiller, recherche, organiser des compléments d’information afin d’enrichir les thématiques et sujets. Nous touchons là du doigt une forme de construction de connaissances et de tentative de lutte contre des fuites de connaissance (Brunel, 2010) : lien avec axe 2 de GCCPA.

d-    L’adaptation aux configurations et contraintes environnementales :

Il semble difficilement envisageable de traiter les pratiques info-documentaires sans considérer la capacité des acteurs à interpréter les contraintes environnementales et à échafauder un ensemble de stratégies et de démarches pour s’adapter à celles-ci. A compléter …en cours

e-    L’autonomie des pratiques face aux cadres de prescriptions :

 Plus un usager est autonome dans ses pratiques d’info-documentation, moins il aura tendance à solliciter les professionnels de la documentation. Il s’appuie alors de préférence sur ses méthodes de travail, sa valise documentaire et son réseau social d’information via les pairs notamment (cf. schéma ci-dessus). La tendance actuelle via l’implantation des ENT, est d’observer les individus les plus actifs dans les démarches collectives de pratiques d’information. Qui, fait quoi, de préférence sur quelles thématiques, sous quelles formes et à destination de qui ? Il s’agit alors d’instiller une démarche d’identification et de caractérisation des pratiques informationnelles en situation, pour être en mesure dans un second temps de positionner l’offre documentaire physique de proximité, via un ensemble de ressources.

L’autonomie des pratiques d’information des pairs peut se démarquer très fortement des priorités et des champs de prescriptions des autorités de tutelle, car l’acteur organise sa pratique informationnelle en fonction de sa praxis et de ses visées personnelles et moins pour se remettre à niveau par rapport aux demandes du système. On retrouve là la question du « sens » qui surplombe les obligations dans le cadre de l’exercice professionnel. Nous pourrions parler « du travail sur l’information malgré les exigences et priorités fixées par l’employeur ou le secteur d’activités (contraintes normatives, législations, cahiers des charges,…) ».

                                                                                         

8-    Des pratiques informationnelles à la construction de connaissances :

a-    Pour une approche orientée construction de connaissances :

                  Les pratiques d’information ne portent plus pour les acteurs seulement sur des questionnements en matière de recherche d’informations, mais atteignent également un degré de compréhension, de questionnement sur la manière de procéder et d’optimiser les « manières de faire ».Cécile Gardiès (Gardiès et al., 2010) indique que ce « soucide compréhension […] s’apparente alors à une méthode de travail intellectuel et n’exclue pas la  pensée mais qui, au  contraire, la mobilise ». Or, s’interroger sur les démarches et méthodes mobilisées à titre personnel lors de ces pratiques d’information revient à questionner le processus même de construction de connaissances en considérant l’apport des autres et la force des membres d’un groupe, des pairs, des collègues à cette construction personnelle. Au-delà des méthodes en jeu,  ces organisations collectives de la pratique participent également à la dissémination de la culture scolaire, scientifique et professionnelle.  En effet, les acteurs soulignent que ces démarches d’échange et de confrontation des pratiques d’information, les invitent à partager et à réorienter leurs propres modes de travail, de recherche, de sélection et de conservation des ressources, allant jusqu’à modifier leur rapport personnel à la connaissance, notamment au niveau méthodologique. Même dans les contextes professionnels à forte prescription, comme celui du monde scolaire ou de l’enseignement supérieur, on notera qu’il y a toujours une part d’ajustement et un travail d’interprétation effectué par l’acteur, ce qui donne lieu à la confrontation des actes prescrits face aux actions engagées par les individus. Les interactions « acteurs/système de prescriptions » méritent d’être interrogées dans les recherches inscrites dans le champ des sciences de l’information et de la communication.

b-    La place et l’appropriation des offres conventionnelles :

L’analyse de la matière produite et des contenus structurés par les acteurs, notamment dans les environnements numériques de travail, sans forme de médiation et de prescription de la part des professionnels, nous a montré qu’une grande part des écrits prenait appui sur des documents et produits documentaires connus des pairs et en circulation dans le domaine concerné. Ces formes de récupération et de réécriture se rapprochent du concept de « métaphorisation » (de Certeau, 2004) où l’utilisateur fait fonctionner l’outil mais sur un tout autre registre que celui envisagé initialement par le concepteur. Michel de Certeau explique que l’utilisateur détourne ainsi le système sans le quitter pour autant. On note là, la part d’autonomie et d’initiative de l’acteur, capable de détourner une technique, oscillant d’utilisations envisagées vers des utilisations appropriées.

          Le second niveau d’appropriation, davantage centré sur les outils et les techniques, désigne les modalités d’utilisation effective de ceux-ci par l’acteur[1]. Ce dernier teste et expérimente à sa manière les diverses possibilités d’usage qui s’offrent à lui, sélectionne quelques unes d’entre elles, en écarte d’autres pour progressivement élaborer son propre cadre de travail inscrit dans la durée et dans le registre de la réactualisation personnelle des savoirs.

Au-delà de l’interaction « acteurs/système de prescriptions », une autre interaction doit être considérée : celle articulant l’ « acteur et les ressources/environnements de travail ».

c-    L’élaboration de dispositifs négociés entre les acteurs :

Dès 1998, Yves Clot dissociait la tâche de l’activité : la première désigne ce qu’il y a à faire effectivement, selon un cadre prescrit, la seconde résultant de ce qui se fait réellement par l’individu. L’auteur suggère alors de considérer dans l’analyse des activités, les « tâches effectives » qu’il définit comme l’activité correspondante à ce que le sujet fait réellement, sachant qu’il est appelé à prendre en considération les buts, les objectifs et les conditions existantes lui permettant de réaliser celle-ci. Cependant, l’approche de Clot semble omettre le fait que les tâches effectives sont également négociées, et que chacune d’elle est située vis-à-vis d’un collectif où l’on peut constater des modes de partage relativement élaborés et précis ; particulièrement dans les groupes à fort échange sur leurs pratiques professionnelles et d’information. Cécile Gardiès, Isabelle Fabre et Viviane Couzinet (2010) soulignent que les « pratiques informationnelles professionnelles participent à la socialisation de l’information entre pairs ainsi qu’au partage des savoirs ». Les trois auteures relèvent quatre phases récurrentes dans les pratiques informationnelles des divers groupes qu’elles ont observés : la veille, la recherche, le traitement et la diffusion de l’information. Nous ajouterons, à notre sens, les stratégies de partage des pratiques entre les acteurs, reposant sur une intention communicationnelle négociée.    

 



[1] Ce que Patrice Flichy (2004) nomme la « technologie en usage ».